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De quoi la radio numérique est-elle le nom ?


De quoi la radio numérique est-elle le nom ?
Publié sur FRITURE MAG

13 décembre 2012

, par Christophe Abramovsky, Grégoire Souchay

Les groupes privés se retirent, le gouvernement suspend sa participation. Il ne reste que le CSA pour poursuivre les appels à projets. Partout on annonce son enterrement. A voir. Derrière l’actualité immédiate, bien d’autres projets grandioses se profilent. Et c’est l’avenir de la radio libre qui est mis en cause. Exemple à Toulouse avec Onde Numérique et l’entretien avec son directeur.

La radio numérique terrestre, c’est de la radio numérisée, compressée, diffusée sur une fréquence unique au travers tout le pays. Elle permet l’existence de plusieurs stations sur une même fréquence et donc multiplie le nombre de radio que l’on peut recevoir. La numérisation permet aussi de faire passer des images sur l’écran LCD du poste radio : titre, album, météo, trafic ... et bien sûr publicité. Apparue en 1986 en Europe avec le projet Eureka 147, elle s’est progressivement développée en Allemagne, au Royaume-Uni et était dans les cartons en France depuis plus de dix ans. Au début de l’année 2012 le CSA lançait les appels à candidatures. D’abord pour trois grandes villes (Paris, Nice, Marseille) qui seront suivies de Toulouse, Bordeaux, Lyon et Nancy en avril 2013.

Mais au début de l’été 2012, les quatre grands groupes commerciaux, NRJ, NextRadioTv (BFM), Lagardère, RTL, se retirent. La raison invoquée :« c’est trop cher ». « Les radios privées ont voulu faire monter les enchères, explique Jean-Paul Gambier, de la Franc-LR (Fédération des radios associatives non commerciale de Languedoc Roussillon), pour récupérer les fréquences des radios associatives. Mais quand ils ont vu qu’une bonne partie disaient "chiche, allons-y", elles ont laissé tomber, pour l’instant. » Peur ? Pas seulement. EN cause des choix techniques contestables. Exemple : la norme utilisée, le T-DMB, utilisée exclusivement en Corée du Sud, permettait de faire passer beaucoup d’images (et donc de publicité) sur l’écran des postes numériques, au détriment du son lui-même. C’était aussi la plus chère, totalement inabordable pour des petites radios locales déjà sur la corde raide. « après une longue bataille, on est passée à une norme moins chère, le DAB+, mais qui offre moins de possibilités visuelles » assure Hervé Dujardin, président de la CNRA (Confédération Nationale des Radios Associatives). Et donc moins « intéressantes » financièrement. A la suite des radios privées, le gouvernement a suspendu le 6 septembre dernier la participation de Radio France au projet en raison d’un « environnement économique et technologique très incertain » se réservant "la possibilité d’un engagement futur ».

« Une nouvelle révolution des ondes »

Qui y croit encore ? Les indépendantes, radios commerciales locales, mais aussi, paradoxalement, certaines radios associatives, notamment le Syndicat National des Radios Libres. Emmanuel Boutterin, son président : « On ne peut pas ignorer les évolutions du mode de consommation, il faut s’adapter et faire de la RNT une chance ». Pour lui, l’ensemble des acquis des radios libres sont conservées avec la RNT : indépendance, non profilage de l’audience, maitrise de la production par les radios elles-mêmes. Il va même plus loin :« quand on s’est lancé sur la FM au début des années 80, personne n’y croyait. Ce sont nous, les radios libres, qui ont fait le succès de la FM. Il est tout à fait envisageable que l’avènement de la RNT amène à une nouvelle explosion de radios libres et une révolution des ondes ».
« Faux » répond le collectif « Radios en lutte », regroupant les radios libres radicalement opposées au projet. Ainsi, Stéphane Tosi de l’Eko des Garrigues (34) pointe le problème central des multiplexeurs, « un pylone commun à huit à dix radios (privées, publiques comme associatives). ON sera obligé de passer par là » et donc de payer pour émettre. « On ne sera plus maitre de notre propre technologie » s’alarme-t-il. « En milieu rural, la RNT n’a aucun intérêt, la couverture uniforme du territoire est une illusion » soutient Gilles Margeran, de Radio-Saint-Affrique (12).

Etat du numérique en 2009

Il n’y a pas que là. Un représentant des radios libres en visite au ministère raconte : « on nous dit " regardez, la RNT ça marche à Paris, je l’utilise ici même". Et quand on lui demande pourquoi son poste radio est près de la fenêtre il répond : "c’est parce que dans le couloir ça ne passe pas"." Comment voulez-vous que ça marche dans les vallées pyrénéennes si les murs du ministère brouillent déjà le signal » Idem, pour la qualité sonore, non pas uniforme comme annoncée mais comprise entre 64 kbps (basse) et 256 kbps (équivalent à du mp3 haute qualité). « Un meilleur son pour tout le monde sauf pour ceux qui ne pourront pas se le payer. » résume « Radios en lutte ».

Obsolescence programmée ... de la bande FM ?

Pour recevoir la RNT, il faudra s’équiper. Pour l’auditeur, un nouveau poste radio, 50 euros minimum, et pour les radios, il faudra remplacer presque tout leur matériel de diffusion, etc ... Au vu du détail du budget 2012, aucun financement supplémentaire de l’Etat aux radios associatives n’est prévu pour faire face à ces coûts exorbitants. Alors, pour « radios en lutte », c’est clair, l’objectif à terme de la RNT, c’est de faire taire toute voix dissidente. A voir. La RNT pourrait tout simplement ne pas voir le jour comme le répète inlassablement depuis quinze ans Jean François Chaval, du fond des Causses du Lot. « C’est le système lui-même qui est déjà dépassé. Les industriels ont beaucoup plus à gagner dans la radio par IP, de la radio pour support mobile, par internet, par bouquet, et payante ». Qui sonnerait la fin des ondes libres et gratuite ? Claude Palmer, un des fondateurs des radios libres en France, n’y croit pas vraiment : « ce n’est pas par là qu’ils vont nous attaquer, mais plutôt par le statut associatif de nos radios ».
L’enjeu n’est donc pas seulement dans l’imposition de la radio numérique mais dans la suppression de la radio FM. On n’a pas oublié l’expérience désastreuse des télés associatives, mises à l’écart de la TNT avant que ne soit depuis fermé la diffusion hertzienne en France, tandis que tout le monde était obligé d’acheter un décodeur pour continuer à avoir la télé. Surtout que la bande FM suscite des appétits : « pour avoir une onde radio, il suffit d’une autorisation du CSA, il n’y a rien à payer ». Insupportable pour les opérateurs privés qui se verraient bien utiliser les ondes FM pour la téléphonie. Et quand on annonce un rapprochement entre l’ARCEP (autorité de régulation des télécommunications) et le CSA, on peut craindre que juge et parties se retrouvent ensemble autour de la grande cause de la concurrence libre et non faussée. Le CSA lui-même a annoncé sa volonté de remplacer la FM par la RNT ! « Nous sommes vigilants assure Hervé Dujardin, de la CNRA. Nous nous battrons pour que les deux existent, ne serait-ce que pour les zones où la RNT ne sera techniquement pas possible ». Pendant ce temps le projet avance. Et à Toulouse, la société Onde Numérique a été retenue par le CSA pour proposer un bouquet numérique payant. Comme un nouveau coup de couteau aux ondes libres.

À Toulouse
La radio numérique payante, c’est déjà demain avec Onde Numérique

Le 23 octobre, le CSA a sélectionné le projet d’Onde Numérique, « ON » pour les intimes de Franz Cantarano, président et fondateur. Un bouquet de radios numériques payantes qui se mitonne à Toulouse et qui se veut également national. Lancement prévu courant 2013. Pari audacieux ou révolution ? Entretien.

En quoi consiste l’originalité d’Onde Numérique ?

Franz Cantarano : « ON » est un peu le CanalSat de la radio… Il s’agit d’un bouquet de 64 radios, dont 52 totalement nouvelles, pour un prix mensuel d’environ 10 €. Ma première réflexion a été de chercher la complémentarité avec ce qui existait. Le fait que ce soit payant et sans publicité permet de se détacher du modèle économique des radios commerciales. Cela permet de s’affranchir de l’audience et avoir ainsi une plus grande liberté éditoriale et créative. Au niveau de l’usage, c’est une véritable révolution, car désormais, les jeunes qui écoutent de la musique veulent en avoir le contrôle, passer d’une chanson à une autre, mettre sur pause, sauter un morceau qui ne les intéresse pas, fonctionner comme avec un MP3. Jusqu’à présent, avec la radio, on ne pouvait pas choisir, le programme était imposé. Avec les 43 nouveaux programme « 100% musique », il sera possible de naviguer sur sa radio. Pour les 9 nouvelles radios thématiques parlées (voyage/découverte, psychologie, Hommes, sports, débats, Littérature et culture, Femmes, Histoire, Enfants), ce sera sensiblement identique. Il sera possible, alors qu’une émission est diffusée, d’accéder à d’autres programmes que celui proposé. C’est la programmation dite alternative. Attention, même s’il n’y aura pas de direct, la temporalité qui fait l’identité radio, va rester. La programmation musicale sera animée et la ligne éditoriale de chaque station identifiée clairement, comme dans les radios classiques.
Au-delà de ces 52 nouvelles radios, le bouquet comprend la diffusion des 7 chaînes de radio France, en qualité numérique, sans pub et de quelques autres commerciales, également sans pub (Europe 1, le fil audio de BFM TV, Radio Classique, Ouï FM).

Dans ce projet, vous vous êtes inspirés de ce qui se fait depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis ?

Franz Cantarano : En effet, la radio numérique payante existe aux Etats-Unis depuis plus de 10 ans, et c’est un véritable succès. La société SiriusXM compte déjà plus de 22 millions d’abonnés. En France, nous en espérons 4 millions d’ici 10 ans, avec une montée en charge progressive, le temps que s’installent les habitudes chez les auditeurs. Rappelons qu’aujourd’hui, Canal + couvre près de 25% des foyers français. Quand Canal est arrivé dans le paysage audiovisuel français, personne n’y croyait vraiment. Aujourd’hui, le bilan est plus que positif.
Pour financer le projet, nous allons entrer en bourse et nous nous sommes aussi associés à des partenaires dans le secteur des médias qui ont une grande expérience. Ainsi, Onde Numérique a signé un accord de partenariat avec METTA, une filiale du Groupe Lagardère qui diffuse et commercialise déjà des radios « clé en main » pour les entreprises et les territoires. METTA, dirigée par Hugues de Vesins, nous fournira 12 des 54 radios thématiques et programmes exclusifs du bouquet.

Ce projet est un projet toulousain, même si la diffusion est nationale, mais quel lien entretenez-vous avec les radios non-commerciales ?

Franz Cantarano : Le bouquet a vocation à nouer des partenariats avec les radios associatives locales. Il pourra, par exemple, y avoir des programmes fabriqués par les radios associatives qui entrent dans une radio du bouquet, en vertu d’un cahier des charges défini. Nous paierons ce programme, ce qui est une façon d’aider les radios locales. Celles-ci pourront le diffuser sur leur antenne, après un certain délai. Pour moi, les radios associatives constituent une richesse de part la liberté du ton employé et la diversité des programmes. Nous ne sommes pas concurrents, mais plutôt complémentaire.
Par ailleurs, il est prévu de créer de nombreux studios sur Toulouse. Des studios techniques mais aussi éditoriaux. Des émissions se fabriqueront à Toulouse, d’autres également à Paris. Je pense qu’on peut développer un gros centre de production radiophonique à Toulouse.
Comme le dit notre slogan : Onde Numérique réinvente la radio…

Propos recueillis par Christophe Abramovsky